Son nouveau livre, L'Œil de l'esprit, explore lui aussi l'étrange beauté de nos mondes intérieurs, à la découverte de ce don mystérieux que nous appelons voir. Un livre splendide. Peut-être le plus beau qu'il ait écrit. Qu'est-ce que voir ? C'est sur la rétine de nos yeux que s'imprime la lumière, mais c'est dans la pénombre de notre cerveau que surgissent les couleurs, les mouvements, le relief et que naît leur signification, tissée d'émotions, de souvenirs et d'attentes. Nous ne sommes pas conscients des mécanismes qui rendent possible ce miracle quotidien, cette réinvention, en nous, de ce que nous appelons la réalité. L'Œil de l'esprit explore les mystères de la lecture. En une fraction de seconde, la vue d'un mot active l'aire cérébrale de reconnaissance de la forme visuelle des lettres et des mots, et fait apparaître le sens du texte.

Mais lire active aussi des régions cérébrales impliquées dans la compréhension du langage oral. Nous entendons lorsque nous lisons. Comme nous voyons lorsque nous entendons des mots. Et les univers qui surgissent en nous sont plus riches encore, emplis à la fois d'odeurs, de couleurs, de sons, de sentiments... Vertige des correspondances qu'explorent les neurosciences et dont Sacks nous révèle les prodigieux secrets. Il y a le mystère de la reconnaissance des visages, et cette capacité à vivre en nous les émotions et les intentions exprimées par les visages. Il y a le mystère des synesthésies, qui font apparaître en couleurs les lettres écrites noir sur blanc, ou qui font entendre des couleurs...

 

Mais l'essentiel, pour Sacks, ce sont les rencontres. Avec des hommes et des femmes que l'épreuve, la maladie, le handicap ont bouleversés et transformés. John Hull, devenu aveugle à l'âge adulte, qui commence à entendre les contours et les couleurs des paysages en écoutant tomber la pluie. Le philosophe Martin Milligan, aveugle depuis l'enfance, qui évoque ce sens supplémentaire qui lui permet de voir des objets par les déplacements d'air qu'ils provoquent sur son visage - il parle de la "vision par le visage".

Le résistant Jacques Lusseyran, qui perd la vue à l'âge de 7 ans et se met à voir les sons. "L'orchestre était comme un peintre, il me submergeait avec les couleurs de l'arc-en-ciel. Quand le violon jouait, j'étais empli d'or et de feu. Quand c'était le tour du hautbois, un vert clair me traversait, si frais qu'il me semblait percevoir le souffle de la nuit."
Sue Barry, une neurobiologiste qui n'a jamais vu en relief, entreprend une rééducation à l'aide de prismes qui font converger ses yeux sur une même image. Un jour, il neige. "Avant, la neige me semblait tomber en rideau plat en face de moi. Mais maintenant, je me sentais à l'intérieur, parmi les flocons de neige. J'étais submergée par une profonde sensation de beauté." Un soir de concert, alors qu'elle a 67 ans, Lilian Kallir, une pianiste de renommée internationale, ne comprend soudain plus rien à sa partition de musique.

 

Le Monde 02/02/2012.