samedi 31 octobre 2009
1288 : Comme envoûtée
Il se meut, comme dans un air plus ductile, dans le pouvoir infini qu'il a sur elle; il la baise ici et là, selon son idée ou sans idée; il pose les yeux ici et là, et chaque fois, comme envoûtée, elle ôte de l'endroit qu'il a désigné de ses yeux quelque tissu qui la couvrait là.
Henry de Montherlant, Pitié pour les femmes. Editions SEPE, 1948, p.22.
jeudi 29 octobre 2009
1287 : 35 ans en arrière
Des femmes avec leurs bébés, elles les allaitent
en public,
mais elles n'ont pas...
pas de seins...
c'est plat.
Ces bébés aux yeux fous, qui vous regardent.
Claude Lanzmann, Shoah. Editions Folio n°3026, 1997, p.250.
mercredi 28 octobre 2009
1286 : Harmonie première
Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et en levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers et de dames, portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait autour de la terre les intelligences dévouées à cette communication générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour moi le refuge des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps mortels travaillaient plus librement à la régénération de l'univers.
Gérard de Nerval, Aurélia. Editions Garnier Flammarion n°250, 1972, p.179.
samedi 24 octobre 2009
1285 : Ironie
Comme c'était un gros vaisseau, une petite artère, on la voit ici, l'hémoragie a détruit la macula, c'est-à-dire l'endroit sur la rétine où l'oeil focalise.
- Une artère qui pète, c'est vraiment pas de veine, ironise Simon.
Hervé Le Tellier, Assez parlé d'amour. Editions JCLattès, 2009, p.91.
mercredi 21 octobre 2009
1284 : Police des yeux
Si le modèle est le même, si la similitude des poses saute aux yeux entre les deux photos, il existe une nuance de taille : la première version met en scène une Brooke Shields fillette et nue, la peau huilée, le corps émergeant d'une baignoire et de sa vapeur.
Quelques heures avant l'inauguration du 30 septembre, des policiers spécialisés dans la chasse aux publications obscènes (Metropolitan Police Service Obscene Publication Unit) sont venus constater ce qu'ils estiment être un délit, et ont déconseillé l'ouverture de l'exposition en l'état.
L'alternative était de l'interdire aux moins de 18 ans. "Ce qui ne résout rien, au contraire, cela en fait un aimant pour pédophiles", avait réagi la responsable d'une association de protection de l'enfance, Michele Elliott, dans le Daily Telegraph. Les responsables de la Tate ont donc censuré l'oeuvre de Prince. Ils ont même interdit à la vente le catalogue, qui contient l'image ; une perte estimée par la Tate à 320 000 livres (348 000 €).
Harry Bellet, Le Monde 21/10/2009/
mardi 20 octobre 2009
1283 : il ne se passait rien, mais rien
Voici donc le degré de servitude où cette enfant m'avait amené. (Je passe sur les perpétuelles demandes d'argent qui interrompaient sa conversation et auxquelles je cédais toujours ; - même en laissant cela de côté, la nature de nos relations est d'un intérêt particulier) Je tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d'une fille de quinze ans, sans doute élevée chez les soeurs, mais d'une condition et d'une qualité d'âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle - et cette fille, d'ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu'on pouvait le souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même l'avait empêchée à jamais d'assouvir ses convoitises.
D'excuse valable à une pareille comédie, aucune n'était donnée, aucune n'existait Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi, je supportais qu'on me bernât ainsi.
Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romanset acteur peut-être d'intrigues particulières avec les demi-virginités de villes d'eaux, nos Andalouses n'ont ni le goût, ni l'intuition de l'amour artificiel. Ce sont d'admirables amantes, mais qui ont des sens trop aigus pour supporter sans frénésie les trilles d'une chanterelle superflue.
Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien, comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.
Le quinzième jour comme elle avait reçu de moi la veille une somme de mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison vide.
IX (Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose)C'était trop.
Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée.
J'avais été mystifié comme un collégien et j'en restais confus encore plus qu'affligé.
Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l'oublier du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.
Je partis pour Madrid décidé à me prendre pour maîtresse, au hasard, la première jeune femme qui attirerait mes yeux.
C'est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne réussit jamais.
Pierre Louÿs, La femme et le pantin. Librio, 1994, p.62-63.
mercredi 14 octobre 2009
1282 : Adieu
Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme l'aile d'un goéland.
«Parti ! s'écria Morrel ; parti ! Adieu, mon ami, mon père !
—Partie ! murmura Valentine. Adieu, mon amie ! adieu, ma sœur !
—Qui sait si nous les reverrons jamais ? fit Morrel en essuyant une larme.
—Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots :
«Attendre et espérer ! »
FIN
Alexandre Dumas, Le Comte de Monte Cristo. Livre de Poche, 1992,Tome.IV, p.531.
mardi 13 octobre 2009
1281 : Véronique ou Mauricette ?
Il dit, regarde-moi, Antonio, je suis un entrepreneur, tu sais ce que ça signifie ? Que je ne me laisse pas avoir. Que j'ai l'esprit d'initiative. Pas comme ces veaux.
Éric Holder, Mademoiselle Chambon. Editions Flammarion, 1996, p.16.
samedi 10 octobre 2009
1280 : " Le style, ça se regarde "
C'est cela qui est extraordinaire, car tu n’as jamais la phrase sous les yeux.
Pendant longtemps, j'ai pris à mon compte la réponse qu'avait faite Sartre, quand il est devenu aveugle, à un journaliste qui lui objectait qu'il pourrait dicter. Sartre lui avait répondu non, car « le style, ça se regarde ». Ça m’avait paru évident. La littérature, ça se regarde. C'est une composition de signes noirs sur blanc. On ne peut juger de l'écriture qu'en la regardant. On ne peut juger un texte qu'en voyant la ligne au-dessus et celle qui arrive. Mais finalement, tout cela est faux : la littérature, ça s'écoute. La langue est d'abord orale et il y a des langues sans écriture. Celle-ci arrive très tardivement dans l'histoire des langues. Je me rends compte maintenant que je peux dicter pendant huit heures d'affilée sans besoin de voir, sans que le texte soit une image. Ligne après ligne, je mémorise la construction, même dans le cas d'une phrase très longue : à chaque point, je sais où j'en suis, je sais les mots que j'ai répétés volontairement, j’ai en tête la ponctuation, le rythme, les assonances…
C'est en fait un exercice mental très simple. Et par ailleurs, en dictant, je suis soulagé de tout le processus matériel qui met le corps, la main et l'oeil au travail, qui les fatigue. On est là, voûté, face à la feuille de papier. Quand j'écris sans inscrire, mon corps est au repos. Souvent, je ferme les yeux pour me représenter des choses sans être distrait. Je suis dans un état idéal de l'écriture, débarrassée de sa matérialité. Rien ne freine, aucune résistance, pas de fautes de frappe, pas d'écran qui attaque l’oeil. L'écriture à la main, n'en parlons pas : mon écriture est terrible, parfois je n'arrive pas à me relire. Je dicte donc dans un idéal de la production du texte. Mais le piège de cette technique est que se trouvent parfois favorisées les dimensions sonore et musicale de la langue. Ça peut griser, de dicter des phrases qui deviennent de la musique. Mais mon travail consiste à ce que la langue et le sens aillent le plus loin possible dans leur ajustement. Si je fais des phrases longues, ce n'est pas du tout par coquetterie, c'est parce que je veux épuiser un sujet. Je m'empare d'un thème, d'une description, d'une scène, d'un personnage, d’une idée, et j'ai envie qu'il ne me reste plus rien à en dire.
Tout cela ne me vient que dans le temps de l'écriture. Je suis incapable de projeter le déroulement d'un livre, les péripéties d’un récit. Quand je commence un roman, j'ai le début, parfois le thème. Cela se résume à deux lignes, à un projet que je traîne souvent depuis des années. Pendant tout le temps de la dictée, le texte se dépose virtuellement sur un support pour moi énigmatique. Je ne le vois pas, je ne regarde pas l'écran. La dictée autorise la vitesse. C’est un peu comme une photo que l'on prend avec un appareil argentique. On a saisi une image mais on ne sait pas si elle est bonne ou pas, si elle est surexposée ou floue. Il faut attendre de la développer pour qu'elle apparaisse. Pour l’écriture, c'est pareil : j'attends huit heures et c'est seulement à la fin de la journée, quand je suis fatigué et à cours d'idées, que j'ai absolument besoin de voir. Le texte doit se révéler à mes yeux, comme une photo dans le révélateur, il faut qu’il redevienne une image, comme disait Sartre quand il affirmait que « le style, ça se regarde ». J'effectue alors une sortie papier des dix ou quinze pages que j'ai dictées. J’apporte très peu de corrections. Le texte est joué à quatre-vingt-dix pour cent lors de la dictée. Je pourrais faire aussi une comparaison avec la sculpture en bronze. Le sculpteur fait son moule, coule le bronze dedans, et quand il démoule, l’oeuvre est jouée. Après cela, il reste à patiner, à limer, à assembler, à souder, c’est tout.
Alain Fleischer & J.Henric
Artpress n°359, septembre 2009. p.62.
vendredi 9 octobre 2009
1279 : Eugène ?
On se croirait à Volterra : salle des Voyages vers la mort en bateau, salle des Voyages vers la mort en chariot, salle des Voyages vers la mort à cheval. Forse che si, forse che no. Quand on marchait dans l’atelier, à Wasquehal, on devenait un Leroy, tant il y avait de peinture partout, et sur le sol, accumulée depuis cinquante ans, mais toujours fraîche.
Cela dit je n’y suis jamais allé. Pourquoi spécialement "polonais" ? Il nous regarde dans les yeux, comme cet autre guerrier au milieu des batailles, chez Ucello. Quatuor à cordes, tons bruns. Le vieux Rembrandt en costume oriental, un peu plus loin, musicalement c’est le même tableau.
Renaud Camus, K. 310 : Journal 2000.Editions POL, 2003.
