C'est cela qui est extraordinaire, car tu n’as jamais la phrase sous les yeux.

Pendant longtemps, j'ai pris à mon compte la réponse qu'avait faite Sartre, quand il est devenu aveugle, à un journaliste qui lui objectait qu'il pourrait dicter. Sartre lui avait répondu non, car « le style, ça se regarde ». Ça m’avait paru évident. La littérature, ça se regarde. C'est une composition de signes noirs sur blanc. On ne peut juger de l'écriture qu'en la regardant. On ne peut juger un texte qu'en voyant la ligne au-dessus et celle qui arrive. Mais finalement, tout cela est faux : la littérature, ça s'écoute. La langue est d'abord orale et il y a des langues sans écriture. Celle-ci arrive très tardivement dans l'histoire des langues. Je me rends compte maintenant que je peux dicter pendant huit heures d'affilée sans besoin de voir, sans que le texte soit une image. Ligne après ligne, je mémorise la construction, même dans le cas d'une phrase très longue : à chaque point, je sais où j'en suis, je sais les mots que j'ai répétés volontairement, j’ai en tête la ponctuation, le rythme, les assonances…

C'est en fait un exercice mental très simple. Et par ailleurs, en dictant, je suis soulagé de tout le processus matériel qui met le corps, la main et l'oeil au travail, qui les fatigue. On est là, voûté, face à la feuille de papier. Quand j'écris sans inscrire, mon corps est au repos. Souvent, je ferme les yeux pour me représenter des choses sans être distrait. Je suis dans un état idéal de l'écriture, débarrassée de sa matérialité. Rien ne freine, aucune résistance, pas de fautes de frappe, pas d'écran qui attaque l’oeil. L'écriture à la main, n'en parlons pas : mon écriture est terrible, parfois je n'arrive pas à me relire. Je dicte donc dans un idéal de la production du texte. Mais le piège de cette technique est que se trouvent parfois favorisées les dimensions sonore et musicale de la langue. Ça peut griser, de dicter des phrases qui deviennent de la musique. Mais mon travail consiste à ce que la langue et le sens aillent le plus loin possible dans leur ajustement. Si je fais des phrases longues, ce n'est pas du tout par coquetterie, c'est parce que je veux épuiser un sujet. Je m'empare d'un thème, d'une description, d'une scène, d'un personnage, d’une idée, et j'ai envie qu'il ne me reste plus rien à en dire.

Tout cela ne me vient que dans le temps de l'écriture. Je suis incapable de projeter le déroulement d'un livre, les péripéties d’un récit. Quand je commence un roman, j'ai le début, parfois le thème. Cela se résume à deux lignes, à un projet que je traîne souvent depuis des années. Pendant tout le temps de la dictée, le texte se dépose virtuellement sur un support pour moi énigmatique. Je ne le vois pas, je ne regarde pas l'écran. La dictée autorise la vitesse. C’est un peu comme une photo que l'on prend avec un appareil argentique. On a saisi une image mais on ne sait pas si elle est bonne ou pas, si elle est surexposée ou floue. Il faut attendre de la développer pour qu'elle apparaisse. Pour l’écriture, c'est pareil : j'attends huit heures et c'est seulement à la fin de la journée, quand je suis fatigué et à cours d'idées, que j'ai absolument besoin de voir. Le texte doit se révéler à mes yeux, comme une photo dans le révélateur, il faut qu’il redevienne une image, comme disait Sartre quand il affirmait que « le style, ça se regarde ». J'effectue alors une sortie papier des dix ou quinze pages que j'ai dictées. J’apporte très peu de corrections. Le texte est joué à quatre-vingt-dix pour cent lors de la dictée. Je pourrais faire aussi une comparaison avec la sculpture en bronze. Le sculpteur fait son moule, coule le bronze dedans, et quand il démoule, l’oeuvre est jouée. Après cela, il reste à patiner, à limer, à assembler, à souder, c’est tout.

Alain Fleischer & J.Henric
Artpress n°359, septembre 2009. p.62.