La première fois qu’il s’entend, le roulement des tambours qui suit l’entrée sous la Coupole rappelle étrangement celui qui accompagnait l’exécution du condamné. L’impression prend son sens lorsque, une fois sous la voûte, on découvre d’un coup les regards de ceux qui vous ont accompagné au long de votre vie, "tous les regards, tous les regards, de tous les yeux" chantait Apollinaire, de ceux qui sont présents mais plus encore, des absents, de ceux qu’on imagine, et qu’on aurait tant souhaité voir. C’est son existence qu’on voit défiler devant soi, comme elle défile dit-on, aux yeux de celui qui va mourir.
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on voit au premier plan des Ambassadeurs de Holbein, est au crâne vu en vision normale. Crânons donc un peu, plutôt que ricaner : je trouve en vérité admirable que Le Vau, en hommage à Mazarin, ait édifié un bâtiment qui offre à nos yeux un enjeu non seulement politique, mais aussi artistique et scientifique.
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Besogne immense en un temps comme le nôtre. Temps des effondrements, des ruines, des montagnes de gravats, disais-je. Poirot et nous, dix ans après, avons vécu les effets de ces effondrements. Piratage aujourd’hui des créations privées et mercantilisme étendu au patrimoine public ne sont que le prélude à cette liquidation générale des valeurs qui a lieu sous nos yeux. Mais d’abord l’effondrement de la langue, et ce qui l’accompagne, mépris de l’orthographe, haine de la littérature, déroute de la raison, multiplication dans la presse écrite et parlée de barbarismes verbaux qui ne sont que le premier pas vers les barbaries tout court.

Jean Clair
LE MONDE 19.06.09.