Nous retrouvons là un trait fréquent du platonisme pathologique : le malade qui adore de très loin une femme respectable, appelle son image dans les moments où il se livre aux occupations les plus basses : lorsqu'il est aux cabinets, lorsqu'il se lave les parties génitales. Elle apparaît alors et le regarde en silence avec des yeux sévères.
Baudelaire entretient cette obsession à plaisir : c'est lorsqu'il est couché près d'une "affreuse Juive", sale, chauve et vérolée, qu'il fait naître en lui l'image de l'Ange. L'Ange varie, mais quelle que soit la femme qu'il ait choisie pour remplir ces fonctions, il y a toujours quelqu'un qui le regarde - sans doute au moment même de l'orgasme (...) Elle est comme ces miroirs par quoi certains raffinés se font renvoyer l'image de leurs plaisirs : elle lui permet de se voir pendant qu'il fait l'amour.

Jean-Paul Sartre, Baudelaire. Editions Idées-Gallimard n°31,1972, p.155.