La cécité effraie. L'oeil est l'organe de la découverte du monde. Ce que peut être la vie de l'aveugle, celui qui ne l'est pas se trouve presque impuissant à l'imaginer, tant il est accoutumé à voir. L'expérience, que chacun a faite, de se déplacer dans le noir le plus complet est sans rapport avec la cécité car, à défaut de distinguer quoi que ce soit dans les ténèbres, celui qui se livre à l'exercice a en mémoire une connaissance de la pièce dans laquelle il se trouve : sa mémoire visuelle.

Pour écrire son roman philosophique, L'Aveuglement, l'écrivain portugais José Saramago imagine qu'une épidémie frappe les yeux de gens "normaux", la plupart désespérés de perdre le sens de la vue, dont ils ont joui jusqu'alors. Ils se trouvent soudain plongés dans une blancheur laiteuse et épaisse, un jour de neige sans repère et sans fin. Mais Saramago ne se risque pas à décrire la situation d'un homme qui n'a jamais vu et n'a aucune mémoire visuelle : l'aveugle de naissance. Comment en effet se projeter dans une telle situation ? Comment la donner à éprouver par des phrases ? Que peuvent les mots des voyants, ces mots si lourds de regards, de formes, de couleurs, de sensations et d'images mémorielles face à la cécité de naissance ? Il faudrait une langue particulière, différente de la langue habituelle. Ne serait-ce pas parce que les mots des aveugles ne peuvent qu'être autres que, dans bien des cultures et des époques, on les tient pour capables de prophéties et de poésie, tels Tirésias - devin de Thèbes - et Homère ?

S'il est si difficile d'écrire la cécité, la montrer paraît moins possible encore - et insupportable. Car montrer la cécité, c'est faire appel au sens dont l'absence est le sujet même qu'il s'agit de rendre visible. Si les aveugles sont aussi peu fréquents dans l'histoire de la photographie que dans celle de la peinture, ce n'est pas qu'il soit rare d'en rencontrer, loin de là, mais c'est plus probablement par une sorte de respect et de peur à la fois.
La cécité, si elle le frappait, ce serait pour un peintre ou un photographe la plus atroce des injustices, la pire insulte faite à lui-même et à son oeuvre. Aussi se tient-il à distance.

A l'exception de Stefano De Luigi. Pendant quatre ans, à partir de 2003, De Luigi a consacré à la cécité l'essentiel de ses voyages. Pour ce projet nommé "Blindness", il s'est rendu en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est. Il a visité des hôpitaux, des centres de soin, des écoles. Quand il parle de son projet, c'est en termes scientifiques et en statistiques : cécité endémique transmise par une variété de mouche des eaux dormantes en Afrique, enfants nés sans globes oculaires parce que leurs mères ont été empoisonnées par "l'agent orange" durant la guerre du Vietnam.
De ses photos, il dit ceci : "Le choix du photographe est d'employer des couleurs, que les aveugles ne peuvent voir, et souvent des portraits, car ils ne peuvent poser, et une lumière violente, brillante, forte, qu'ils ne perçoivent pas." On ne peut être plus explicite : De Luigi affronte la cécité en ayant parfaitement conscience de l'extrême tension que sa manière de photographier crée entre l'absence de tout regard des aveugles et la netteté avec laquelle il les donne à voir. Le contraste est extrême entre ces yeux clos ou éteints, ces mains qui cherchent un repère, ces visages perdus, et l'intensité visuelle des photos. Elles peuvent heurter. Elles ignorent le ménagement. On ne peut les considérer sans trouble, sans que la peur de la perte de la vue ne se lève. Pour faire prendre conscience de la réalité du phénomène, il faut ce haut degré de résolution, qui blesse le regard du spectateur.

Cette décision artistique, on peut penser que De Luigi l'a prise afin de s'assurer que ses portraits d'aveugles échapperaient au flux des images dans lequel est immergé l'homme actuel - immergé au point d'avoir perdu sa capacité d'attention et de n'être plus qu'un consommateur distrait et oublieux. Ici, devant ces portraits, cette passivité est impossible.

Mais il y a dans cet ensemble plus que la volonté d'alerter.
Parmi les travaux de De Luigi, l'un, "Cinema Mundi", porte sur les studios de cinéma en Chine, Russie ou Iran et un autre, "Pornoland", sur l'industrie de l'imagerie pornographique. Chaque fois, De Luigi démontre qu'il veut faire de sa photographie le moyen d'une élucidation et que les questions 'que voit-on ?', 'faut-il y croire ?' et 'comment voit-on ?' sont pour lui capitales.

Son oeuvre se construit comme une réflexion critique sur les images d'aujourd'hui, leurs mensonges, la fascination qu'elles exercent. Aussi devait-il tôt ou tard affronter la cécité, négation de toute image.

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                                                 Stefano De Luigi né à Cologne en 1964,


Phlippe Dagen, Le Monde 16/04/2009.