jeudi 16 octobre 2008
1125 : Leurrer les yeux
Balzac a donc intimement ancré, chez ses trois peintres, l'art de "leurrer les yeux" dans une hystérie érotique utilitaire, entièrement dénuée de réciprocité et mise au service de l'illusion et de la séduction picturales. Désamarré depuis la Renaissance de la fonction dévotionnelle et liturgique où l'avait maintenu l'Eglise romaine, l'art de peindre n'est déjà plus, dans le XVIIe siècle de Balzac, où le mécénat royal et laïc a succédé à celui du clergé avant de céder la place au marché bourgeois, que la version cérébrale et virile de la prostitution féminine et mercantile. Le ver de la corruption est dans le fruit.
Marc Fumaroli,
Frenhofer, démon de la peinture
Le Monde des Livres 16/10/2008
mercredi 15 octobre 2008
1124 : Est-ce que vous voulez m'adopter ?
Quand il arrivait vers vous, il vous regardait bien en face, il souriait, et ses yeux étroits devenaient deux fentes brillantes. C'était sa façon de saluer. Quand il y avait quelqu'un qui lui plaisait, il l'arrêtait et lui demandait tout simplement :
« Est-ce que vous voulez m'adopter ? »
Et avant que les gens soient revenus de leur surprise, il était déjà loin.
J.M.G. Le Clézio, Mondo et autres histoires. Editions Folio n°1365, 2002, p.11.
lundi 13 octobre 2008
1123 : 2 bibliothèques
L'oeil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l'une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l'autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noir veiné, et qu'un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement. Ce serait une salle de séjour, longue de sept mètres environ, large de trois. A gauche, dans une sorte d'alcôve, un gros divan de cuir noir fatigué serait flanqué de deux bibliothèques en merisier pâle où des livres s'entasseraient pêle-mêle.
Georges Pérec, Les choses. Editions Julliard, 1965, p.13.