Quelques phrases du Procès résonnent en allemand. Des dizaines d’oreilles écoutent, des dizaines d’yeux lisent les mêmes lignes en français ou en néerlandais. Et tous ensemble réagissent aux mêmes mots. Le marathon Kafka qui s’est déroulé vendredi à Passa Porta, à Bruxelles, proposait des lectures de l’auteur tchèque, qui écrivait en allemand, en différentes langues, et ce, douze heures durant.

Le risque était que les auditeurs décrochent face à d’autres langues que la leur. Ce ne fut pas le cas. « C’est fascinant d’écouter les textes en allemand tout en les lisant en néerlandais, explique Pieter. Le rythme est similaire, et la sonorité, encore plus belle. »

« Les textes traduits vers le néerlandais ont quasiment le même nombre de mots, enchaîne Grégory, un lecteur. Et en français – c’est étonnant –, ça a l’air plus léger. Peut-être parce que les phrases sont un peu sèches. C’est drôle, quand je lis Kafka, même seul, je lis à haute voix. Normalement, je ne fais cela que dans les langues étrangères. Mais avec lui, ça vient tout seul. »

S’il faut avouer qu’il est parfois un peu ardu de lire les textes dans sa propre langue (sur les feuillets distribués à l’entrée) alors que les lecteurs les livrent dans une autre, rapidement, il est très agréable de se laisser bercer par la musicalité des langues étrangères. « Une lectrice espagnole a fait une véritable performance autour du texte, raconte Brigitte Neervoort, organisatrice du marathon. Et des personnes sont venues lire en braille, c’est un autre rythme. C’est vraiment ce qu’on recherchait : montrer que Kafka peut être lu à différents niveaux, qu’il y a plusieurs lectures possibles. »

Le marathon s’est poursuivi, agrémenté d’interventions musicales, toute la soirée. Au terme de laquelle le prix Noble a été remis à l’auteur, à titre posthume, par Yves Petry et Thomas Gunzig – qui nous explique ci-dessous pourquoi celui-ci, à son sens, le méritait. Un avis qui semblait partagé par les nombreux auditeurs (250, selon les premières approximations) de ce marathon.

Les dix choses à dire sur un mur porteur de la littérature

Bon, quand on va parler de Kafka, on est obligé de dire un certain nombre de choses.

La première chose à dire, c’est que Kafka est triste. Son nom évoque automatiquement Prague sous la pluie, les murs sombres, l’eau noire de la rivière charriant des morceaux de glace, le vieux cimetière juif, l’éclairage au gaz et le chauffage au charbon. Son nom évoque un petit bonhomme en grand manteau tout mouillé, travaillant dans les assurances la journée et écrivant la nuit des textes qu’il n’aimait pas. Un petit bonhomme qui avait des problèmes avec les filles, qui n’a jamais eu d’enfant et qui est mort jeune et malheureux, de la tuberculose.

La deuxième chose à dire, c’est que Kafka ne savait pas que son nom allait donner naissance à un adjectif qui désigne, par extension, le fait de demander le document A dans une administration B mais d’avoir pour cela besoin du document C disponible dans l’administration D qui ne bougera pas sans le document A. Et cette deuxième chose renvoie à la première : Kafka, c’est triste.

La troisième chose à dire, c’est que Kafka, il est la parfaite définition de cet ensemble de rêves qui se situent entre le « beau rêve » et le cauchemar, c’est-à-dire ces rêves absurdes où l’on passe sa nuit à être en retard à des rendez-vous que l’on n’a jamais pris.

La quatrième chose à dire, c’est que Kafka, il est moderne. Et ça, ce n’est pas sans rapport avec le fait qu’il soit triste. En effet, être triste en Autriche-Hongrie au début du vingtième siècle, ça tenait de l’avant-gardisme. Au début du vingtième siècle, les hommes pouvaient encore avoir un minimum d’espoir en l’avenir et envers eux-mêmes. Au vingt-et-unième siècle et après la belle démonstration du vingtième, aujourd’hui tout le monde est triste, plus personne n’a d’espoir, donc Kafka est moderne.

La cinquième chose à dire, c’est qu’un type aussi triste et déprimé que Kafka aurait pu s’avérer être un type ennuyeux. Chose étonnante, Kafka n’a rien d’un ennuyeux. Et s’il n’est jamais ennuyeux, c’est parce qu’à part être triste, Kafka avait du talent – certains iront même jusqu’à dire du génie –, et il savait s’y prendre pour raconter une histoire, même si c’était celle d’un type se faisant arrêter par d’autres types pour une raison qu’il ignore et sur ordre d’une autorité qu’il ne connaît pas, et qu’il doit aller au tribunal un certain jour sans qu’il sache où se trouve ce tribunal ni à quelle heure il doit s’y rendre, exactement comme dans ces rêves qui ne sont ni de beaux rêves, ni des cauchemars.

La sixième chose à dire, c’est que Kafka est un auteur unique en son genre. Certains pourront dire qu’être unique en son genre, en s’appuyant sur le décryptage du génome humain, c’est finalement le cas de tout le monde, et là, je dirais oui… Mais Kafka, il était unique en mieux.

La septième chose à dire, c’est que Kafka, malgré tout et même si ça reste quelque chose de difficile à expliquer, il écrivait des histoires assez drôles et que ce mélange entre le triste et le drôle confirme le point cinq (le talent) et le point six (unique en son genre, en mieux). Par exemple, quand un type se réveille le matin et se rend compte qu’il s’est transformé en cancrelat, il ne se dit rien d’autre que « Ah mon Dieu, quel métier fatigant j’ai choisi » et puis de grandes vérités éternelles comme : « A force de se lever tôt, on devient complètement stupide. »

La huitième chose à dire, c’est que Kafka, quand on le lit, on ne l’oublie jamais.

La neuvième chose à dire, c’est que Kafka, par on ne sait quelle raison étrange, fait partie de ces auteurs dont la lecture fait au cerveau ce qu’on appelle en informatique d’aujourd’hui un « upgrade », dans la mesure où le lecteur en sort plus lucide, plus complet, et donc plus intelligent, et donc plus triste.

Et enfin, la dixième chose à dire, c’est que si un jour on me demandait de n’en sauver qu’un seul, ce serait celui-là, ce pauvre Franz, cet incroyable Kafka. Parce que, pour la littérature, il est comme un mur porteur : discret, pas toujours évident à identifier, mais enlevez-le, et tout le reste vous tombera sur la gueule.

Un Kafka multilingue, jusqu’au braille
ADRIENNE NIZET

LE SOIR lundi 28 janvier 2008