(...) Aussi bien notre analyste, toujours appliqué à mieux connaître son patient, décèle-t-il chez lui les signes d’une sorte de psychose déjà observée par Grimm et par Théodore Tronchin, son médecin. Le premier qualifie Voltaire de « vieil enfant entêté ». Le second souligne, sans toutefois user du mot, son « immaturité ». En tout cas, ce grand génie dit n’importe quoi. Les nombreuses citations faites par Xavier Martin de ses propos ne laissent aucun doute : si le sujet n’est pas fou, il est extravagant. Ce qu’il écrit, et souvent ce qu’il fait, est inconcevable, inimaginable. Par exemple, lorsqu’il suppose des relations sexuelles entre les boucs et « les dames juives qui erraient dans le désert ». Comme elles ne se lavaient pas, explique-t-il, « les boucs du pays purent très bien les prendre pour des chèvres à leur odeur ». « A la première lecture, commente Xavier Martin, on n’en croit pas ses yeux ; à la troisième encore, on éprouve quelque peine à s’y faire » (p. 208). Mais le comportement du grand homme surprend aussi très souvent. Dans la vie quotidienne, il lui arrive de hurler à faire peur. « C’est un vrai fou », nous dit madame de Grafigny qui l’a entendu de près, « quelquefois, tout seul, il jette des cris affreux » (p. 110). On touche ici au « mystère d’iniquité ». De même que tout mal, l’iniquité voltairienne s’explique malaisément. Avec Joseph de Maistre, Xavier Martin suggère une cause surnaturelle. « On se prend, écrit-il, à évoquer l’appréciation de Joseph de Maistre au sujet des ignobles écarts de plume de Voltaire : “Abandonné de Dieu qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein” » (p. 208). Mais, si Dieu vraiment se retire de Voltaire, le diable ne prend-il pas sa place ? Xavier Martin se le demande. Sans vouloir y attacher trop d’importance, il cite entre autres ce « passage intrigant » (p. 177) d’une lettre de Voltaire à Boyer d’Argens : « Souvenez-vous de la parole sacrée que nous nous sommes donnée dans le caveau de Lucifer ».

Ce Voltaire méconnu est accablant pour l’« académisme universitaire ». L’auteur entend par cette formule (pp. 152 et 155) l’autorité prétendue de la plupart des spécialistes reconnus de Voltaire, des manuels et des recueils de textes que ces spécialistes patronnent, et de l’opinion publique gouvernée par eux. Ce sont ces spécialistes, ce sont ces gens-là qui, démontre-t-il, entretiennent sciemment la méconnaissance de Voltaire et protègent à tout prix l’image d’un Voltaire imaginaire, tolérant et bienveillant. Comment y parviennent-ils ? En dissimulant les textes. Xavier Martin n’entend point polémiquer. Il ne les attaque pas, de même qu’il n’attaque pas Voltaire. A quoi bon ? Mais, fidèle à sa méthode, il se contente de produire les textes que les « spécialistes » cachent à leurs lecteurs. Simplement et sans le moindre esprit polémique, il fait remarquer leurs omissions calculées. Par exemple, dans le récent Inventaire Voltaire, somme impressionnante de textes et de notices érudites, on ne trouve pas de notices « mépris », « mensonge », « délation » ou « vengeance ». On n’y découvre pas non plus une seule citation sur « le massacre souhaité des Turcs ». Voltaire verrait bien les prisonniers turcs des Russes « un peu enchaînés aux travaux forcés », mais « les notices académiques sur la question de l’esclavage dans la pensée du philosophe […] se gardent bien de citer ce texte » (p. 209). Les mêmes « spécialistes » s’arrangent pour édulcorer le plus possible l’antisémitisme de Voltaire. « Ses attaques contre le judaïsme, écrit l’éminent spécialiste Roland Mortier, le visent dans son histoire ancienne ». En fait, rectifie Xavier Martin, des « traits nombreux » sont « destinés », non pas aux Hébreux de la Bible, mais aux « Juifs, ses contemporains » (p. 256). Tout au long de son livre, il ne cesse de relever les omissions commises par ces « autorités » scientifiques. Il dénonce ce qu’il appelle la « censure intellectuelle française » (p. 276) et montre ses effets néfastes sur les manuels et sur les morceaux choisis, très choisis. On aboutit ainsi, observe-t-il avec pertinence, à une « malnutrition intellectuelle », et Voltaire, en fin de compte, « passe pour le contraire exact de ce qu’il fut » (p. 277).

Xavier Martin, Voltaire méconnu. Aspects cachés de l’humanisme des Lumières (1750-1800) (Bouère, Ed. Dominique Martin Morin, 2006, 351 pages).

Par J.de Viguerie

Sedes Sapientiae n°99, mars 2007.

Fraternité Saint Vincent Ferrier

Voltaire en pleine lumière
par Jacques de Saint Victor
Le Figaro Littéraire, 8 nov 2007