MERCREDI

Monsieur et madame Sartre

Hier soir, j'ai regardé le deuxième épisode de Sartre, l'Age des passions, avec le brillant et méphistophélique Denis Podalydès et une Anne Alvaro subtile et émouvante, confrontés à un scénario peu inspiré. Les scènes cubaines semblent sorties tout droit d'un sketch des Monty Python, avec Groucho Marx en Fidel et un Che Guevara qui a échangé son accent argentin contre celui de Luis Mariano. Mon amie Edith Sorel, qui était l'interprète de Sartre à Cuba et une bonne amie de Simone de Beauvoir, m'a confié (détail révélateur qui a malheureusement échappé aux scénaristes) que les Cubains ne manquaient jamais d'appeler cette dernière «Madame Sartre», chose que l'auteur du Deuxième Sexe n'appréciait guère. Ces «docu-drames» qui refont, redisent, réarrangent et finalement replacent l'histoire aux yeux de nombreux spectateurs révèlent à mon avis une chose profondément enracinée dans notre façon de considérer le passé.

Nous vivons l'histoire de tous les jours comme une expérience chaotique, décousue, kaléidoscopique, souvent absurde ; mais des historiens nous attendons de l'ordre, de la cohérence, un début clair et un dénouement net.

Alberto MANGUEL, Mon journal - L'histoire de tous les jours 

LIBERATION : samedi 16 décembre 2006