LA MERE : Il m'a interdit de rester avec vous dans la cuisine. Et je suis si mal ici, si mal à l'aise, j'ai la sensation d'étouffer dans un cauchemar. Quelque chose d'informe et de gluant s'est couché sur moi. Je me demande si c'est un tronc sans membres, ou bien une bête. Et moi, je me sens grande, comme une tour. Et si grande, je déambule à travers des chambres, et je m'y vois courir, puis, poff ! la petite souris tombe dans le piège, et je me réveille. J'ai ces visions plusieurs fois dans la journée.

DOROTHÉE : En dormant ?

LA MERE : Mais non. Je tricote, tout est bien réel. Et pourtant ces choses se mettent en branle dans un autre monde; et pourtant tout se passe ici. Si je proteste, ça ricane. Et si c'était là cette "pluralité de la réalité" dont parle ce philosophe, ce Chwistek que notre jeune monsieur pour le moment dévore du matin au soir. Il rêve d'une logiquification des transformations sociales qui nous permettrait d'échapper aux phénomènes cycliques, c'est-à-dire le jeune monsieur y rêve, pas le philosophe, le Chwistek.

(...)

LA MERE : Mais taisez-vous donc, Dorothée, taisez-vous donc. Tenez, voilà ces taches qui se remettent à me tourner devant les yeux. je ne vois plus rien. Buvons un coup; (Elle sert à boire.) Mon tricot, mon tricot, il rapporte quand même un peu d'argent... (p.38)

(...)

LÉON : Mais, mon cher ami, c'est ma mère ! Elle est devenue aveugle aujourd'hui même, et folle par-dessus le marché - mais ça, depuis déjà un moment. Elle est tout à fait hors d'état de nuire. Je lui ai pompé toutes ses forces, comme un vampire. Détail savoureux : je les ai pompées avec des tricots de laine. (p.56)

Stanislaw Ignacy Witkiewicz, La mère, pièce répugnante en deux actes et un épilogue. Editions nrf Gallimard, 1969. Traduction Koukou Chanska et François Marié.