J’appelle monde ce qui est autour, au loin, tout près, là-bas, dehors ou au-dedans, le tout de ce qui existe pour nous, à échelle humaine, et dont je puis parler. En ce monde, notre monde, sont des choses qui demeurent et d’autres qui ne cessent de changer, la nature et l’Époque, du connu, de l’inconnu et de l’inconnaissable, tout cela enveloppé dans une immense question à laquelle nul effort humain ne saurait apporter de réponse. Ainsi le monde est-il aussi bien notre prison que l’étendue de nos ressources et de nos pouvoirs : il assure davantage que notre subsistance, dans les limites qui nous sont imparties… 

Que fait la poésie, si ce n’est poursuivre à travers les âges l’entretien palpitant, et comme respiratoire, de la créature avec ce monde ? Notre façon tout à la fois d’interroger sans relâche et de répondre présent. De s’inquiéter, de s’attacher, de considérer ce qui arrive, perdure ou se défait. De garder l’œil ouvert.

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À la poésie de nous conduire, non de la nuit à la lumière, mais de la déploration de l’obscurité à la possibilité d’aimer la lumière. 

Il ne s’agit de faire entendre ni la voix simple de la terre confiée aux oiseaux ou aux vents, ni celle des dieux perdus ou des anges, mais l’effort et le désir proprement humain de dire ce dont une existence est faite, si errante et si désarmée soit-elle. 

Jean-Michel Maulpoix, Adieux au poème. Éditions José Corti, 2005. 

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[…] Ma cure a commencé. Intense vexation narcissique. Je ne suis plus rien. Je n'existe pour personne, personne ne me regarde. Sur les trottoirs de Paris, des regards se promènent, vous attrapent un instant, vous retiennent, puis vous abandonnent : ils peuvent vous laisser croire que vous existez dans les yeux d'autrui. A Los Angeles, cette économie oculaire se trouve réduite à néant. Les passants se côtoient sans se voir. Ils n'ont pas de visage, puisqu'ils ne se dévisagent pas. Vous ne rencontrez ni hommes ni femmes, vous croisez des têtes et des corps. Je connaissais la solitude, je découvre cette fois l'isolement. 

Nothing to say to nobody. Ici, l'on ne parle pas, on sourit. J'ai perdu ma langue, je prends quelques notes rageuses en anglais : Here you are sure you are nothing. And you have just to pay and die. Ce monde n'est pas pour moi. Rien ne m'est destiné. Pauvre type qui croyais que des choses ou des gens, l'attendaient quelque part. Insignifiante baudruche : la voici donc, ton Amérique, elle n'est rien d'autre que la réfraction de ton propre vide. Coup de spleen à huit heures face à du jus de chaussette. Serais-je venu jusqu'ici pour ne plus rien comprendre à rien ? Briser les rares repères qu'il me restait ? Je ne savais pas, avant ce jour, à quel point je pouvais être européen... 

Il se pourrait pourtant que la Californie soit l'une de mes provinces... 

Réagir : j'appelle un taxi et retourne à l'aéroport afin d'y louer une voiture. Dans cette mégapole, on n'existe pas quand on ne circule pas.

[…]

Carnet de voyage à Los Angeles (1993)

http://www.maulpoix.net/index.html