La chaude sympathie que mon ami m’avait continuellement témoignée, et encore à cette occasion, alors que nos voies s’étaient tellement éloignées, provoqua en moi le désir de plus en plus vif de revoir enfin en personne celui qui était actif et avançait inlassablement, malgré ses souffrances. Et lorsque à l’automne 1887 j’entrepris avec ma femme un voyage à travers le Tyrol, la Suisse, l’Italie, la Grèce et la Turquie, ce fut pour moi une question de cœur que de rendre visite à l’ermite de Sils-Maria. Il attendait avec impatience notre visite qui était annoncée, il doutait qu’elle s’accomplît, et ne fut apaisé que quand nos valises expédiées à l’avance arrivèrent en gage dans ses mains. Par un magnifique matin de septembre, venant de Chiavenna, je franchis avec ma femme le col de Maloja et bientôt surgit à nos yeux Sils-Maria où, le cœur battant, je rencontrai mon ami et je l’embrassai, profondément ému après une séparation de quatorze ans. Mais que de changements étaient survenus en lui pendant ce temps ! Ce n’était plus la fière allure, le pas élastique, le discours aisé de jadis. Il semblait ne se traîner qu’avec peine et se courber un peu d’un côté, et sa parole était souvent embarrassée et hésitante. Peut-être aussi n’était-il pas dans un bon jour. « Cher ami, dit-il mélancoliquement en indiquant quelques nuages qui passaient, il me faut avoir un ciel bleu au-dessus de moi pour assembler mes pensées. » Il nous conduisit ensuite à ses lieux de prédilection. Je me souviens notamment d’une pelouse bordant l’abîme et dominant un torrent de montagne qui mugissait au fond. «  C’est ici, dit-il, que j’aime le mieux rester étendu et que j’ai mes meilleures idées. » Nous étions descendus dans un modeste hôtel, « À la Rose des Alpes », où Nietzsche avait l’habitude de prendre son déjeuner, qui consistait d’ordinaire en une simple côtelette ou quelque chose de ce genre. Nous nous y retirâmes une heure pour nous reposer. À peine s’était-elle écoulée que Nietzsche était déjà à notre porte et, avec une tendre sollicitude, s’enquérait si nous étions encore fatigués, priait de l’excuser s’il était arrivé trop tôt, etc. Je mentionne cela, parce qu’une sollicitude aussi excessive et de tels égards n’étaient pas auparavant dans le caractère de Nietzsche et me semblèrent significatifs de son état présent. Le lendemain matin il me conduisit à son logement ou, comme il disait, à sa caverne. C’était une simple chambre dans une maison paysanne, à trois minutes de la grande route ; Nietzsche l’avait louée pendant la saison pour un franc par jour. L’aménagement était le plus simple qu’on puisse concevoir. Sur un côté se trouvaient ses livres que, pour la plupart, je connaissais bien depuis notre jeunesse, puis venait une table rustique avec une tasse à café, des coquilles d’œuf, et des objets de toilette dans un pêle-mêle qui se prolongeait au-delà avec un tire-botte, où les bottes étaient emboîtées, jusqu’au lit encore défait. Tout cela signalait un service négligent et un maître patient, acceptant tout. L’après-midi nous partîmes, et Nietzsche nous accompagna jusqu’au village suivant, à une heure de distance en descendant la vallée. Là, il exprima encore une fois les sombres pressentiments qui devaient, hélas, se réaliser si rapidement. Lorsque nous prîmes congé, il avait les larmes aux yeux, ce que je n’avais jamais vu chez lui auparavant. Je ne devais plus le revoir avec l’esprit lucide.[…]

(Paul Deussen : Souvenirs sur Friedrich Nietzsche. Editions Gallimard, Le Promeneur, 2002, pp.150-152.)