Tous étaient attirés par ses grands yeux toujours très ouverts, parfois écarquillés, et qui, sur les photographies, frappés par l'éclair soudain du magnésium, semblaient ceux d'un possédé ou d'un visionnaire. Il avait de longs cils et des prunelles que l'on a vues tantôt marron, tantôt bleu acier, tantôt sombres tout simplement, tandis qu'un passeport assure qu'elles étaient "gris-bleu foncé ". Lorsqu'il se regardait dans une glace, il jugeait ses regards "incroyablement énergiques". Mais les autres n'en finissaient pas de commenter, d'interpréter ses yeux, comme s'ils permettaient seuls d'accéder à son âme. (p7)

Lorsqu'il riait, il renversait la tête en arrière, ouvrait à peine la bouche et fermait les yeux au point qu'ils n'étaient plus que de très minces fentes.

Kafka expliquait qu'il adorait attendre: une longue attente, jalonnée de calmes coups d'oeil sur sa montre, d'allées et venues indifférentes, lui était aussi agréable que de rester allongé sur son divan, les jambes étendues et les mains dans les poches. (p9)

Souvent, il lisait les textes qu'il aimait, avec allégresse et ravissement, les yeux brillants d'émotion, la voix rapide, et il savait en recréer le rythme au moyen de secrètes vibrations mélodiques, faisant ressortir les intonations avec une précision extrême, savourant certaines expressions qu'il répétait ou soulignait avec insistance : jusqu'au moment où Flaubert, Goethe ou Kleist, lui qui lisait, et ses amis ou ses soeurs se fondaient dans la pièce en un être unique. (p10)

( Pietro Citati : KAFKA. Gallimard 1989. )